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Des difficultés d'écrire l'histoire...

Aujourd'hui, lors du Colloque sur la décolonisation au Conseil général, un intervenant a insisté sur la difficulté d'écrire l'histoire dans les pays colonisateurs, car leurs dirigeants ont du mal à accepter de reconnaître les erreurs du passé.

C'est alors qu'il a fallu que Françoise Vergès ajoute son grain de sel en prenant la parole pour affirmer qu'il n'y avait pas que dans les pays colonisateurs qu'on rencontrait ce genre de difficultés, mais aussi dans les pays colonisés.

Il est vrai qu'elle sait de quoi elle parle : il n'y a qu'à voir les difficultés que nous avons, à la Réunion, pour simplement connaître qui a assassiné Alexis de Villeneuve le 25 mai 1946.

Et bien sûr, son père n'est pour rien dans les différentes tentatives du PCR pour faire circuler dans les couches populaires réunionnaises différentes versions, pour discréditer la version de la cour d'assises de Lyon.

Embrouillamini qui fait qu'effectivement, aujourd'hui, peu de gens connaissent cette page noire de l'Histoire réunionnaise.

Nous voulons nous aussi, à notre manière, participer à ce Colloque sur la Décolonisation et satisfaire le désir de vérité de Françoise Vergès, en re-publiant ci-dessous un article du JIR paru le 25 mai 2000, relatant de façon historique les événements ayant conduit à la condamnation, puis à l’amnistie de Paul Vergès.

La Réunion, en 1946, vient d’accéder au statut départemental, mais elle baigne - comme le reste de la France - dans un climat putride de violence, de frustration, de peur et de vengeance. De fait, la campagne électorale pour les législatives de juin se déroule dans des conditions inquiétantes.

Sur la première circonscription, celle de Saint-Denis, les deux leaders politiques du moment s’opposent : Raymond Vergès, maire de Saint-Denis, haut responsable du Parti communiste français à la Réunion, sous l’étiquette péi du Comité républicain d’action démocratique et sociale, et Alexis de Villeneuve, maire et conseiller général de Saint-Benoît, gaulliste, sous les couleurs du Mouvement républicain populaire. En fait, deux politiques populistes qui se disputent un même champ électoral, supposément réformiste, sans négliger aucun des moyens d’ordinaire employés en temps de guerre électorale. Pressions, menaces, dénonciations, intimidations, batailles rangées entre nervis, militants et partisans fanatisés. Tout ce qui fait la face hideuse de la pratique politique depuis la nuit des temps.

Le 24 mai 1946, en présence d’Alexis de Villeneuve, l’un de ses alliés, M.Vauthier, échappe de peu à une tentative d’attentat perpétrée par un ancien gendarme. Mais l’arme s’était enrayée. Inquiet, le gouverneur Capagorry, celui-là même qui avait rallié la Réunion à la France libre, convoque incontinent les divers candidats en lice à une réunion de "pacification".

Elle se tient dans les locaux du gouvernorat, le 25 mai en début d’après-midi. Les parties en présence s’engagent à ne plus troubler les rassemblements concurrents. Ce traité de non belligérance n’aura pas le temps d’entrer en vigueur.

Alexis de Villeneuve a prévu un meeting pour 16h30, place de la Cathédrale, à Saint-Denis. En octobre 1945, M. de Villeneuve organisant la même manifestation, au même endroit, avait subi de la part de ses adversaires politiques ce que l’adjudant-chef Pascal, commandant de la section et commissaire central de police qualifiait un an plus tard, "obstruction tapageuse".

Les "autorités" craignaient que de tels événements se reproduisent et un fort parti de policiers et de gendarmes avait été positionné à proximité de la place de la Cathédrale. On avait même pensé un temps recourir à l’emploi de la troupe.

Pour reconstituer les événements qui se sont déroulés entre 16h30 et 17h, nous publions ici des fragments de récit inédits, ceux-là mêmes qui ont été rédigés par les témoins de la scène, et qui sont restés consignés dans les dossiers poussiéreux d’une justice muette. Amnistie oblige.

Paulo Lallemand, sous-brigadier de police au 2e arrondissement de Saint-Denis, décrit avec précision le premier acte du drame : "Nous nous tenions à 16h30 auprès du jet d’eau, place de la Cathédrale, quand MM. Alexis de Villeneuve, Vauthier, Chatel (père et fils), Sauger et Wallon Hoareau sont sortis de l’étude de ce dernier.

Aussitôt apparurent des cours de la Maternité et de la Poste une foule de femmes ayant à leur tête les sieurs Bourdageau, Vergès (fils) et Quessoi Emile ; ils étaient porteurs de vieux fers-blancs, de caisses et de bâtons et descendaient la rue de la Victoire en toute hâte, jusqu’à proximité de la rue Edouard, où les attendait M. Roufli, qui était porteur d’un appareil photographique. Là, ce fut un véritable tintamarre".

Alexis de Villeneuve tente alors d’obtenir de la police qu’elle fasse dégager le parti d’opposant qui entend l’empêcher de parler.

Le brigadier Barne Joseph décrit la façon dont Alexis de Villeneuve s’engage dans la mêlée qui lui sera fatale : « S’adressant alors aux sieurs Deville, Joseph il a dit ceci : "Marmaille amène les hommes, nous allons les baiser" ! Et de fait, selon le maréchal des logis-chef Delis, "Le sieur Alexis de Villeneuve avait l’attitude d’un homme décidé, les bras quelque peu levés et semblait donner un ordre de marche.

Aussitôt le contact une bagarre s’en est suivie. L’inspecteur principal Belon Alix était au plus près de l’échauffourée : "Je suis parvenu à maîtriser quelques femmes, mais des coups continuaient à être échangés entre MM. de Villeneuve, Forest et les femmes. Tout à coup j’ai reçu un coup de poing au flanc droit de la part de M. de Villeneuve (...) je suis resté un moment quelque peu ahuri (…) soudain un bruit strident, semblable à celui d’une détonation est parvenu jusqu’à moi".

Selon l’agent Tranquillin Simon : "J’ai entendu deux détonations. Des gens disaient Bourdageau et le fils Vergès ont tiré les coups de revolver". Un autre de ses collègues déclare : "MM. Ludovic Revest et Dominique Sauger prétendaient que les coups de feu avaient été tirés par le fils du docteur Vergès. En ce qui me concerne, je n’ai pas remarqué sa présence. Seul le nommé Bourdageau, déjà nommé avait été remarqué par le groupe des femmes".

Le maréchal des logis-chef Payet prend la suite : "J’ai entendu parmi le bruit, deux coups de feu. Quelques secondes à peine, après ces coups de feu, le gendarme Cros, qui me suivait m’a soudain prévenu qu’il venait de voir un homme sortir de la foule, et en essayant de dissimuler un revolver dans sa poche. Nous l’avons appréhendé et fouillé. Un pistolet automatique se trouvait dans la poche de son pantalon".

Le sieur Bourdageau n’était autre que le rédacteur en chef de "Témoignages". Quant au fugitif arrêté en possession de l’arme, Raymond Orre, il était dans la soirée déféré devant le procureur de la République. Selon l’adjudant-chef Pascal, les autres suspects sont interpellés dans la soirée : "Au cours de la nuit, j’étais chargé par M. le juge d’instruction de la recherche du fils Vergès et de Bourdageau désignés par la rumeur publique comme étant les auteurs des coups de feu".

Au cours de l’enquête, il devait apparaître que les douilles des projectiles tirés lors de l’agression provenaient bien de l’arme saisie sur Orre. Et que cette arme était dûment enregistrée auprès des autorités comme appartenant au Dr Raymond Vergès, qui l’avait reçue au titre de la fonction qu’il exerçait.

Quant à Alexis de Villeneuve, le maréchal des logis-chef Durand le décrit ainsi : "Assis le dos sur l’arête du trottoir, la face tournée vers l’Est. Les personnes s’empressaient autour de lui, le relevaient et l’emportaient vers l’étude de Maître Vallon Hoareau". Il était mort, comme devait le constater le commissaire Gelis cité par l’adjudant-chef Pascal : "Je voyais le commissaire Gelis de face, sortant de cette foule, très pâle et l’entendais dire : C’est fini".

Interrogé par Thierry Jean-Pierre sur l’affaire De Villeneuve, Paul Vergès parle, brise le mur de silence qu’il avait imposé depuis 1953 et l’amnistie dont il avait bénéficié. "J’étais renvoyé devant cette cour d’assises (Ndlr : le procès avait été dépaysé à la demande du Dr Raymond Vergès qui craignait pour la vie de son fils), pour "meurtre avec préméditation", autrement dit assassinat.

J’ai fait de la prison et la Cour m’a finalement reconnu coupable de coups et blessures avec cette circonstance que les coups portés et les blessures faites sans intention de donner la mort, l’ont pourtant occasionnée. Ils m’ont collé cinq ans de prison avec sursis et nous ont tous libérés sans même nous infliger une peine équivalente à la détention que nous avions effectuée. Cette décision était absolument incohérente car enfin, de deux choses l’une : ou bien le jury considérait que j’avais voulu éliminer De Villeneuve et cela valait vingt ans de prison, ou bien il n’en avait pas la conviction et il devait m’acquitter".

Selon le président du PCR, la réalité des faits, celle qui fait qu’Orre s’est retrouvé avec l’arme à la main, est la suivante : "Des coups de feu ont retenti. J’étais alors dans la mêlée, assez loin de De Villeneuve. Je me suis approché et ai désarmé un type qui tenait un revolver. J’ai fait passer l’arme à un camarade, Orre, en lui disant qu’ils tiraient sur nos femmes".

Cette version, Paul Vergès l’a soutenue lors du procès lyonnais : "J’ai vu à ma droite une main noire avec un revolver. J’ai désarmé cette personne. Je me suis retourné et la seule personne que j’ai reconnu à côté de moi était Orre que j’avais connu jadis à l’école. Je lui ai dit : « Orre, prend ce revolver on tire sur nos femmes. Toute la foule alors refluait. J’ai été emporté jusqu’à la maternité. J’ai vu alors Léger et lui ai dit : « J’ai pris le revolver de Villeneuve (…) L’homme au revolver ne faisait pas partie du groupe Vergoz des partisans de Villeneuve".

Interrogé alors par le président de la cour d’assises sur le fait qu’il n’ait pas conservé l’arme, Paul Vergès répond : "Parce que je me sentais menacé par le groupe Vergoz et je voulais avoir les mains libres". Paul Vergès admet donc qu’il a bien eu l’arme du crime entre les mains.

De là à ce qu’il en accepte la responsabilité, Thierry Jean-Pierre pose la question :

- "Avez-vous tué Alexis de Villeneuve ?"

- "Non. Mais on m’a dit qui l’aurait tué. deux ou trois ans après les faits - vous connaissez la Réunion - les langues ont commencé à se délier. De Villeneuve aurait été victime de quelqu’un de très lié à son entourage mais aussi très proche de la police. On a retrouvé son cadavre un beau jour sur le bord d’une route. Il avait été empoisonné (…) Lorsque je l’ai appris, j’avais déjà été condamné. je n’avais qu’une envie : en finir avec cette histoire".

Paul Vergès, pourtant très vigilant sur le sujet, n’a donc jamais jugé bon de narrer la fin de la tragédie d’Alexis de Villeneuve. Quant à l’obligation de silence imposée par la loi du 6 août 1953 qui l’amnistia, Paul Vergès en a délivré tout à la fois Thierry Jean-Pierre, lui-même, tous les lecteurs et commentateurs du livre de ce dernier, intitulé "Vergès et Vergès de l’autre côté du miroir".

Il serait piquant de voir le président du PCR attaquer tout à la fois son biographe et sa propre personne pour avoir brisé le tabou qui a occulté cette affaire pendant si longtemps.

La fin d’Alexis de Villeneuve est doublement tragique. En premier lieu, il y a la disparition de l’homme, abattu comme un chien, parce que politiquement gênant. Puis vient la seconde mort, celle de l’étouffement d’une affaire qui, au-delà du jugement d’assises décrétant Paul Vergès coupable, va faire passer la victime, amnistie oblige, dans les poubelles de l’Histoire.

On n’avait pas le droit d’en parler. Tout juste un nom de rue, une plaque commémorative gommée, comme ça, sans rien demander à personne. L’association "Mi souviens" l’a heureusement restituée, sans rien devoir aux partis politiques.

Le silence persistant de Paul Vergès, qui n’est pourtant pas homme à se complaire de facilités juridiques, à se couler dans un respect étroit des obligations, intrigue. Pourquoi cette gêne ?

Pourquoi avoir caché une information peut-être capitale quant à l’identité d’un coupable anonyme retrouvé mort empoisonné sur le bord d’une route ?

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Commentaires

Mr Dupuy, à l'heure ou soit disant les choses changent, pourquoi on ne parle toujours pas du meurtre de Mr De Villeneuve par son adversaire en l'occurence de ... (censuré par Pierrot Dupuy, car pouvant lui valoir une condamnation pour diffamation), notre vénérable ... (censuré par Pierrot Dupuy, car pouvant lui valoir une condamnation pour diffamation).Qui devrait être en prison ça et d'autres méfaits effectués par la suite.Il est enfin temps que ... (censuré par Pierrot Dupuy, car pouvant lui valoir une condamnation pour diffamation) assume et paye ses forfaits et que l'histoire s'en souvienne de façon indélébile afin que les réunionnais sachent ce qui s'est réellement passé à une époque pas si lointaine et que on arrête, tous, de cautionner ou d'ignorer ce genre d'évènement contraire à la liberté donc à la démocratie, qui nous est si chère, pour laquelle beaucoup de morts ont été dénombrés pendants les deux guerres mondiale.
Voilà, ceci est une réflexion d'un auditeur de festival en colère contre les personnes dirigeantes qui ose donner des directives de conduites aux autres et qui ne l'on et ne les respectent pas eux mêmes.merci de nous donner l'occasion de nous exprimer sur votre blog et votre émission radio le matin sur festival Mr Dupuy,à bientôt

vous parlez du conseil général de la Réunion. Avez- vous de plus amples informations concernant cette institution avent la départementalisation??

Un arrêt de la Cour de Cassation a précisé qu'il était permis de parler de la condamnation de Paul Vergès dans la mort d'Alexis de Villeneuve, à condition que ça se fasse dans un esprit historique, et non polémique.
C'est dans cet esprit que j'ai publié cet article du JIR.
Il me semblait en effet opportun d'apporter ma pierre à la diffusion de faits historiques, à l'occasion du Colloque sur la Décolonisation organisé par le Conseil général.
D'autant que cela semblait être le souhait ardent de Françoise Vergès.
Par contre, pour éviter l'esprit polémique dont parle la Cour de Cassation, je ne publierai exceptionnellement aucun commentaire sous cet article.
J'espère que vous ne m'en voudrez pas.

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